Le contexte
Christian M. nous contacte début 2023, alors âgé de 59 ans. Médecin spécialiste libéral installé depuis le début des années 1990, il génère 140 000 € de revenus annuels et envisage de liquider ses droits à 64 ans.
Sa demande est précise : « Comment organiser mes 5 dernières années d'activité ? Est-ce que je dois tenir le rythme, passer à mi-temps, ou ralentir fortement ? Et surtout, qu'est-ce que ça change sur ma pension future ? »
Trois leviers, trois trajectoires possibles. Notre travail : les chiffrer pour qu'il puisse choisir en connaissance de cause.
Le diagnostic
Première étape : reconstituer la carrière complète. Le dossier d'un médecin spécialiste libéral est plus complexe qu'un parcours salarié — il combine 6 régimes obligatoires plus un dispositif facultatif :
| Régime | Rôle | Net mensuel à 64 ans |
|---|---|---|
| Régime unifié (CNAV) | Base — années salariées (internat) | 121 € |
| CNAVPL | Base — profession libérale | 642 € |
| AGIRC-ARRCO | Complémentaire — années salariées | 7 € |
| IRCANTEC | Complémentaire — années hospitalières | 44 € |
| CARMF | Complémentaire — médecins | 1 748 € |
| CARMF ASV | Supplémentaire — médecins conventionnés | 789 € |
| FAR AGIPI (Madelin) | Facultatif — rente viagère | 628 € |
| Total net | 3 674 € |
À 64 ans, Christian aurait validé 148 trimestres sur 171 requis, soit 12 trimestres manquants par rapport à l'âge du taux plein automatique (67 ans). La décote applicable est de 12,5 % sur le régime de base — ramenant le taux de pension de 50 % à 42,5 %. Un coefficient de minoration de 0,88 est également appliqué sur AGIRC-ARRCO et IRCANTEC.
En face de ces 3 674 €/mois nets : un revenu d'activité de 11 667 €/mois nets. Soit un taux de remplacement de 31 % — typique d'un dirigeant ou libéral à hauts revenus, où la retraite obligatoire ne couvre qu'une fraction du train de vie d'activité.
Les 3 scénarios étudiés
La question centrale n'est pas quand partir — Christian a déjà arbitré pour 64 ans. Elle est : quel rythme d'activité tenir d'ici là ? Trois trajectoires ont été chiffrées sur les 2 dernières années avant liquidation.
| Scénario | Revenus 2026-2028 | Pension nette 64 ans | Écart |
|---|---|---|---|
| A — Activité maintenuetient le rythme | 140 000 €/an | 3 674 € | référence |
| B — Mi-temps libéralréduit son activité de moitié | 70 000 €/an | 3 616 € | –58 €/mois |
| C — Activité minimalequelques actes uniquement | 10 000 €/an | 3 533 € | –141 €/mois |
Le constat est contre-intuitif : diviser ses revenus par 14 sur les 2 dernières années ne coûte que 141 €/mois de pension. Soit –3,8 % — alors qu'on pourrait imaginer un effet proportionnel à l'effort fourni.
Et le scénario intermédiaire (mi-temps) est encore plus parlant : –58 €/mois pour 70 000 € de revenus d'activité conservés et deux années de qualité de vie retrouvée.
Pourquoi les dernières années pèsent peu
Cet effet n'a rien d'une anomalie. Il s'explique régime par régime :
Le revenu annuel moyen est figé
Le régime de base unifié calcule la pension sur la moyenne des 25 meilleures années. Pour Christian, ces 25 années sont déjà passées (les pics de revenus se situent entre la fin des années 1990 et 2010). Ajouter ou retrancher des années en fin de carrière, à des revenus plus modestes, ne déplace pas la moyenne.
La CARMF est plafonnée
Le régime complémentaire CARMF — qui pèse 1 748 €/mois, soit la moitié de la pension de Christian — attribue 1 point par tranche de 15 397 € de revenus, dans la limite de 10 points par an. À 140 000 €, Christian est déjà au plafond : il acquiert 10 points/an. À 70 000 € il en acquiert encore 4-5. À 10 000 €, moins d'un point.
Mais ces points marginaux sur les 2 dernières années ne représentent qu'une fraction minuscule des 260 points cumulés sur l'ensemble de la carrière.
La CNAVPL aussi a son plafond
Le régime de base CNAVPL fonctionne par points avec un mécanisme similaire — chaque tranche de revenus génère un nombre de points décroissant, et le total annuel est plafonné. Christian capitalise déjà 14 924 points : les derniers ajouts marginaux changent peu son montant final.
Le régime unifié et AGIRC-ARRCO sont déjà négligeables
Avec seulement 34 trimestres validés au régime unifié et 66 points AGIRC-ARRCO, ces deux régimes représentent moins de 130 €/mois sur les 3 674 € totaux. Une variation y est cosmétique.
Conclusion technique : pour un libéral à hauts revenus en fin de carrière, le système de retraite a déjà capté l'essentiel des droits. Continuer à cotiser à plein régime n'améliore plus la pension que de manière marginale. Le vrai arbitrage se joue ailleurs : revenus d'activité conservés contre temps libre retrouvé.
La recommandation
Notre conseil : passer en mi-temps libéral à 62 ans, et liquider à 64 ans.
Le scénario B offre le meilleur compromis pour Christian :
- Pension quasi-inchangée : 3 616 €/mois contre 3 674 € — un écart de 58 €/mois jugé négligeable
- Revenu d'activité conservé : 70 000 €/an pendant 2 ans, soit 140 000 € cumulés en plus du scénario activité minimale
- Qualité de vie : 2 années d'activité allégée pour préparer la transition, psychologiquement essentiel pour beaucoup de praticiens
- Continuité du PER/Madelin : versements déductibles maintenus, donc effet fiscal préservé pendant la phase de transition
Et si Christian veut maximiser sa pension ?
Le seul levier puissant pour augmenter significativement la pension n'est pas l'intensité d'activité, c'est la date de liquidation. Décaler le départ de 64 à 67 ans fait gagner :
| Âge de départ | Trimestres | Pension nette mensuelle | Gain vs 64 ans |
|---|---|---|---|
| 64 ans | 148 | 3 674 € | référence |
| 65 ans | 152 | 3 944 € | +270 €/mois |
| 66 ans | 156 | 4 184 € | +510 €/mois |
| 67 ans (taux plein) | 160 | 4 425 € | +751 €/mois |
| 69 ans | 171 | 4 845 € | +1 171 €/mois |
L'arbitrage qui se présente alors est très différent :3 années de plus à travailler contre +751 €/mois à vie. Sur 20 ans d'espérance de vie résiduelle masculine, cela représente plus de 180 000 € de pension supplémentaire.
Christian a tranché : il préfère partir à 64 ans avec 3 674 €/mois et 3 années de retraite active en plus. Mais il connaît désormais le prix de chaque option.
Le résultat
Sortie d'étude, Christian a basculé en mi-temps libéral dès 62 ans. Sa pension à 64 ans est projetée à 3 616 €/mois nets — soit 58 € de moins qu'à plein régime, mais avec 2 années de vie professionnelle drastiquement allégées.
La leçon de ce dossier dépasse le cas individuel. Pour un libéral à hauts revenus en fin de carrière, le paradigme « travailler plus pour cotiser plus » cesse de fonctionner après 25-30 ans d'activité au plafond. Le système de retraite est calibré pour des trajectoires salariées progressives ; il ne sait pas valoriser les pics de revenus tardifs des indépendants.
Connaître cet effet permet de prendre les bonnes décisions : ralentir sereinement quand on en a envie, ou — au contraire — décaler le départ quand le levier est encore actif (entre 64 et 67 ans, chaque trimestre de plus rapporte ~60 €/mois à vie).
Et votre situation ?
Chaque dirigeant a un dossier unique. Notre méthode reste la même : audit complet de votre relevé de carrière, simulation des leviers d'optimisation pertinents pour votre profil, recommandation chiffrée avec ROI. Bilan retraite personnalisé à partir de 700 €.
À propos de l'auteur
Claude-Henri Poitou — Spécialiste retraite et protection sociale TNS
11 ans d'expérience aux côtés de dirigeants, professions libérales et travailleurs non salariés. Formé aux régimes de retraite multi-statuts (CNAV, AGIRC-ARRCO, CIPAV, CARMF, MSA, IRCANTEC, fonction publique).
Compétence Retraite EURL — Cabinet de conseil en retraite et protection sociale · SIREN 980 857 488
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